Portrait architecte generé par IA

Architecte ou Prompt-Artist ? Repenser la formation à l’ère de l’Intelligence Artificielle

L’intrusion de l’Intelligence Artificielle dans les métiers de la création n’est pas une simple mise à jour logicielle. C’est un séisme. Si la profession s’interroge, oscille entre fascination technophile et rejet luddiste, la question de la transmission devient, elle, urgente. J’en avais parlé ici il y a plus de 2 dèjà, 2 ans… c’est une éternité à l’ère de l’IA. Beaucoup de choses ont changé depuis.

Cette année, j’ai proposé aux étudiants de 4ᵉ et 5ᵉ années de l’UIR (Université Internationale de Rabat) un atelier associé expérimental intitulé « IA et Pratique Architecturale ». Soyons clairs d’emblée : l’objectif n’était pas de former des opérateurs de logiciels, ni de céder à la « gadgetisation » de notre métier. C’était une tentative, imparfaite mais nécessaire, de confronter les futurs architectes à une question inconfortable : Que fait l’IA à l’architecture, et surtout, que doit faire l’architecte de l’IA ?

Sortir de l’hallucination collective

Au lancement de l’atelier, la salle était divisée. D’un côté, un enthousiasme naïf pour la production d’images spectaculaires en quelques secondes ; de l’autre, un scepticisme défensif, craignant la « boîte noire » et la mort de l’auteur.

Cette polarisation est symptomatique de l’époque. L’IA concentre aujourd’hui les fantasmes de la profession : l’automatisation de la pensée, la perte du dessin, et la production industrielle de rendus photoréalistes vides de sens, ce que l’on pourrait appeler une « architecture de surface ».

La première étape pédagogique a donc été la démystification. Il a fallu rappeler que l’architecture a survécu au passage du Rotring à AutoCAD, puis de la 2D au BIM (Building Information Modeling). Cependant, la rupture actuelle est différente. L’IA n’est pas un outil de représentation (comme le sont Lumion ou D5), c’est un outil de génération. Elle n’est ni magique, ni neutre. C’est un amplificateur cognitif qui devient dangereux dès lors qu’il précède la pensée au lieu de la servir.

Le retour du Verbe : La sémantique comme matériau de construction

Très vite, une évidence s’est imposée aux étudiants : l’IA ne tolère pas le flou conceptuel. Le cœur de l’atelier s’est déplacé de la production visuelle vers la structuration du langage. Pour obtenir une image pertinente, il fallait d’abord formuler une intention radicale.

Nous avons abordé le Prompt Engineering non comme une formule technique, mais comme un retour aux fondamentaux du cahier des charges. Décrire un projet sans le dessiner oblige à nommer ses formes, ses tensions, ses matérialités et ses hiérarchies spatiales. C’est un exercice de vocabulaire chirurgical.

Ce travail a révélé une leçon fondamentale pour la pédagogie architecturale :

Lorsqu’un étudiant ne sait pas verbaliser son intention, la machine ne produit que du bruit visuel. À l’inverse, lorsque la pensée est structurée, l’outil devient d’une précision redoutable.

L’IA ne remplace pas la culture architecturale ; elle la rend plus indispensable que jamais pour filtrer le chaos.

Ouvrir le capot : ComfyUI contre la « Boîte Noire »

L’un des dangers majeurs de l’IA générative grand public (type Midjourney ou Nano Banana) est son opacité. On appuie sur un bouton, et le miracle opère. Pour un architecte, cette passivité est inacceptable.

Pour éviter le piège du « bouton magique », nous avons délaissé les solutions clé en main pour entrer dans des workflows nodaux via ComfyUI. Cette approche, familière aux utilisateurs de Grasshopper, permet de déconstruire le processus. Comprendre les seeds, les steps, les checkpoints ou l’impact du denoising strength n’était pas un objectif technique en soi, mais éthique. Il s’agissait de reprendre le contrôle.

Les étudiants ont compris que l’IA ne « décide » rien. Elle est un miroir déformant qui révèle, parfois brutalement, les faiblesses d’un concept ou la solidité d’une intention. En manipulant les nœuds, l’étudiant cesse d’être un consommateur d’images pour redevenir un concepteur de systèmes.

Vers une pensée critique : L’architecte augmenté ou diminué ?

Au-delà de la technique, cet atelier a posé la question de l’aliénation. Jusqu’où sommes-nous prêts à déléguer notre processus créatif ?

Si l’on utilise l’IA pour générer des variations de façades ou optimiser des plans, nous sommes dans l’augmentation. Si nous l’utilisons pour trouver l’idée de départ, nous sommes dans la démission. L’IA ne doit pas remplacer le croquis, le plan, ni la pensée critique. Elle oblige au contraire l’architecte à une responsabilité accrue vis-à-vis de ses choix (curation) et de ses biais.

Plusieurs étudiants ont profondément changé de posture au fil du semestre. Ils ont compris que la valeur de l’architecte de demain ne résidera plus dans sa capacité à produire une image photoréaliste (l’IA le fait mieux et plus vite), mais dans sa capacité à orchestrer, à donner du sens et à ancrer le projet dans une réalité tectonique et culturelle que l’algorithme ignore.

Former l’esprit critique

Je ne sais pas encore comment cet enseignement évoluera l’année prochaine. La vitesse d’évolution des modèles (Flux, SDXL, etc.) rend tout programme obsolète en six mois. Mais une certitude demeure : former des architectes aujourd’hui sans leur donner les clés critiques de ces outils serait une faute pédagogique grave.

L’enjeu pour les écoles d’architecture et pour la profession n’est pas de produire plus d’images, plus vite. L’enjeu est de former des esprits capables de penser aveccontre, et parfois sans la machine.

C’est dans cet espace de friction entre l’intelligence humaine et la puissance de calcul que se joue, désormais, une part essentielle de l’avenir de l’architecture.

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